50 000 nouveaux cas de cancer sont diagnostiqués chaque année en Algérie. Le nombre de personnes atteintes de cette pathologie, tous types confondus, est estimé à près d’un demi-million. Chez les femmes, le cancer du sein et le cancer du côlon rectum représentent à eux seuls 64% des cancers diagnostiqués. Tandis que chez les hommes, le cancer du poumon représente le quart de l’ensemble des cancers.

Au-delà des chiffres ainsi présentés, existe cependant l’indicible souffrance des êtres humains et leurs proches confrontés à cette maladie, et les difficultés de sa prise en charge sur tous les plans : médical, matériel, psychologique et moral.

Pour tenter de lever le voile de ce que représente la lutte contre le cancer en Algérie, TSA est allé à Blida à la rencontre des membres de l’association El Fedjr d’aide aux personnes atteintes de cancer. Témoignages.

« Je me souviens encore du jour où on m’a annoncé que j’avais un cancer du sein. On était le 23 janvier 2012, il y avait de la neige… J’ai été à l’hôpital Mustapha pour faire une mammographie de dépistage », raconte Nassima, ancienne secrétaire médicale et aujourd’hui bénévole au sein de l’association. « Comme je suis dans le secteur de la santé, dès que le médecin m’a demandé de m’asseoir dans la salle d’attente pour faire une échographie mammaire, j’ai tout de suite compris. Le 23 avril suivant, j’ai subi une intervention chirurgicale avec ablation du sein atteint. Par la suite est venue la chimiothérapie… ».

Nassima indique d’ailleurs que pour faire sa micro-biopsie, il a fallu qu’elle ramène sa propre aiguille qui coûte 2500 dinars. « Il n’y avait pas cette aiguille à l’hôpital, et elle était importée en Algérie par un pharmacien importateur. Moi, j’ai eu les moyens de m’acheter cette aiguille, mais une femme défavorisée, elle ne peut même pas être sûre qu’elle a un cancer », déplore-t-elle. L’association El Fedjr aide sur le plan financier les personnes défavorisées, allant jusqu’à contribuer à 50% des frais dus par le malade. Malgré cette aide, de nombreux malades vivant dans la pauvreté ne disposent pas des moyens suffisants pour se soigner.

Âgée d’une cinquantaine d’années, Nassima décrit encore avec émotion l’immense difficulté qu’a représentée le traitement par chimiothérapie. « La chimiothérapie, c’est la destruction totale de l’organisme humain. Après une séance de chimio, c’est la catastrophe », décrit-elle. « J’avais l’habitude de dire ‘mes fusibles sont tous cramés’. Quand la prochaine séance de chimio approchait, je me rappelle de n’avoir aucune envie de la faire, elle m’a détruit complètement. Maintenant el hamdoullah ».

Nassima décrit notamment son désarroi lorsque son médecin lui indique qu’elle ne pourra pas faire le Ramadan. « Quand la docteur m’a dit que je ne pourrais pas faire le ramadan, j’ai fondu en larmes. C’était impensable pour moi, et j’ai quand même jeûné pendant les douze premiers jours. Le treizième jour, j’avais une séance de chimiothérapie. J’ai senti que j’ai fait un arrêt cardiaque. Je suis restée six jours aux urgences. Mon neveu m’a dit : ‘ma tante, tu te rends compte si tu étais morte, tu aurais perdu toutes tes hassanates’. Mais el hamdoullah, cinq ans après, je suis encore là », sourit-elle.

 La religion a occupé un rôle central tout au long de la lutte contre le cancer. « 50% de la guérison, c’est le moral. Il faut avoir la conviction que ça a été décidé par Dieu Tout Puissant et que cela a un sens. J’ai connu beaucoup de femmes qui ont eu un cancer et qui n’ont pas accepté. Il ne faut pas être découragé, il faut suivre. C’est un long chemin. »

« Vous m’avez sortie de la tombe »

Houria est membre de l’association El Fedjr, ayant notamment participé à la création de l’antenne de Blida au début des années 80. Tout comme son amie Nassima, elle a également été diagnostiquée d’un cancer du sein en 2007, qu’elle a réussi à combattre avec succès. Au sein de l’association, elle a lancé un programme d’activités destiné aux femmes cancéreuses.

« On a vu des femmes totalement démoralisées, délaissées. Les femmes venaient à notre association et fondaient en larmes longuement. Nombre d’entre elles ont perdu leurs maris, qui les ont divorcées dès que le cancer a été diagnostiqué. Une femme a même reçu sa notification de divorce dans le centre où elle se faisait soigner sa maladie », raconte Houria. « On a donc pensé l’année dernière à faire une activité de couture destinée aux femmes atteintes d’un cancer ».

Ainsi, un groupe de femmes se réunit régulièrement sous la supervision d’une couturière qui leur apprend la couture et la broderie, que ce soit des coussins, couffins de mariage ou encore des vases décoratifs. « Une femme nous a dit ‘vous savez, vous m’avez sortie de la tombe’. Avant, ces femmes ne pensaient qu’à leur maladie, aujourd’hui, elles ont une occupation et un groupe de soutien » qui leur permet de dépasser leur condition de malade, explique Houria.

« Les cancéreux, on les laissait mourir »

Le Docteur Sakina Medjoub est l’une des fondatrices de l’association El Fedjr à la fin des années 1980. Elle est devenue en 1983 la première femme radiothérapeute d’Algérie, et les choses étaient bien différentes à l’époque dans la perception du cancer. « Durant les années 80, la réaction des gens vis-à-vis du cancer était dramatique. Les cancéreux, on les laissait mourir. Même les médecins avaient la mine grave en voyant un patient atteint d’un cancer. Ils évitaient le malade et chuchotaient ‘il a un cancer ! Il va mourir’ », raconte-t-elle. « Aujourd’hui, les choses sont différentes. La stigmatisation n’existe plus, maintenant les gens savent qu’on peut survivre d’un cancer. Il y a beaucoup de malades cancéreux qui ont été traités et qui ont survécu. Ce sont eux qui donnent de l’espoir aux malades qui viennent », affirme-t-elle.

Un chemin encore long

Pour le Dr Medjoub, « on ne peut pas laisser tomber une personne parce qu’elle a un cancer. Surtout, cette personne-là doit être auprès de personnes ayant déjà vécu cette maladie, pour qu’elle puisse s’en sortir. Il faut également faire des diagnostics très précoces maintenant qu’il y a une sensibilisation. Car un diagnostic précoce permet la diminution des risques de décès par cancer. Quand on prend en charge, il y a de l’espoir ».

Malgré tout, les carences du système de traitement du cancer paraissent béantes. La plus pressante concerne la mise à jour de la nomenclature de prestations médicales, qui fait que la Cnas rembourse actuellement des sommes dérisoires pour les consultations et scanners effectués dans le privé. Une actualisation qui serait du ressort du ministère de la Santé, à sa tête le ministre Mohamed Boudiaf. L’autre point crucial évoqué par les spécialistes est la nécessité urgente d’organiser le système, notamment l’informatisation du dossier médical. Une telle mesure pourrait permettre une meilleure coordination entre les différents acteurs et une meilleure efficacité dans la prise en charge du malade. Aujourd’hui encore, le patient doit faire face à un temps d’attente en moyenne entre six mois et une année pour le traitement par radiothérapie.

Car dans l’état actuel des choses, le ministère de la Santé pourra toujours se gargariser des « avancées remarquables » effectuées en matière de lutte contre le cancer, mais le chemin à parcourir reste encore long pour l’Algérie.

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